Louis,

Marie et Valérie m'ont demandé d'écrire la "bio", ce traditionnel argumentaire qui accompagne la sortie de tout nouveau produit, et que donc les journalistes se farcissent aujourd'hui par liasses.

Or je sais que pour toi cet album, ton quatorzième, compte beaucoup. Imagine la pression…

Il se fait que pour moi ce disque est tout sauf un nouveau produit. Je hais cette locution importée par les apprentis sorciers venus investir un métier qui n'est pas le nôtre.
Ce disque, depuis notre rencontre il y a moins d'un an, continue de s'imposer comme une évidence.
Il est une aventure aussi. Artistique, humaine, heureuse, pleine de rencontres riches.

David (Whitaker), "sa femme et son chapeau" selon ton mot affectueux, cet anglais d'Oxford de 72 ans à qui l'on doit les arrangements de cordes de l'album. Vingt-six musiciens, deux sessions de trois heures à Abbey Road et… nos larmes de bonheur lorsque ces chansons que nous connaissions jusque dans le moindre soupir (c'est une pause en solfège) se sont définitivement envolées du côté de tes glorieuses références.

Je sais que ta distance pudique à l'égard de ton travail t'interdit de le penser mais permets-moi de l'écrire : les seventies et les Beatles sont partout dans cet album. Jusque dans la prise de son et le mix.
Parlons-en de ce mix. Peu d'artistes en sont capables et personne, sauf les quelques témoins privilégiés dont je fais partie, ne peut l'imaginer, mais ces quatorze titres ont été mixés par toi.
Mixer c'est organiser la vie à l'intérieur d'une chanson.

De la complexité extrême de "Chaque jour est une vie" ou "Combien" au choix pas évident du dépouillement ultime sur "Bouc Bel Air", tes choix, tes options, et ton aptitude à les mettre en forme nous ont tous bluffés.
Tu me diras comme tu nous l'as si souvent répété : qu'avec de tels musiciens et une telle prise de son c'était "facile". Presque quatre semaines en apnée derrière ta console, t'as raison, super fastoche !

Revenons aux rencontres :

- Franck (Redlich), l'ingénieur du son, l'homme des prises à Gang en octobre, l'homme qui t'a mis dans les pattes ce fameux Shure A87, le micro avec lequel tu as presque tout rechanté alors que ton souci de la recherche de l'émotion intacte te guidait plutôt vers les voix témoins enregistrées maison lors de la mise en forme des maquettes.
- Claude (Engel), dont la guitare acoustique a transcendé (entre autres) "L'enfant qui joue au ballon" en un après-midi éclairé.
- Alex (Gopher), qui débarque avec la progra de "Combien".
- Nathaniel (Mechaly), qui y superpose quasi en même temps et sans concertation les cordes à la Norman Whitfield (Rose Royce, Temptations). Nathaniel toujours, avec qui tu t'enfermes une semaine à Noël pour exploser "Un peu d'amour".

A ce stade, un petit mot d'explication semble nécessaire pour le lecteur tiers de ce vrai-faux courrier.
Louis Chedid, parmi tous les artistes avec lesquels il m'a été donné de travailler, est un cas à part.

Les maquettes réalisées dans son home studio transportable (et transporté puisque neuf chansons avaient été écrites à Paris avant signature, tandis que les sept dernières le furent l'été dernier à Puyvert) sont très abouties.
Pulsion (la recherche du fameux tempo Chedid), couleurs d'arrangements ("Combien" tout comme "Libre comme l'air", et dans une moindre mesure "Mon moi & moi", fleuraient bon l'électro dès le départ) : tout est voulu, pensé, écrit (décrit ?) dans ces démos que Louis réalise tout seul depuis toujours. Avec Bashung et Daho, parmi ceux que je connais le mieux, il est un des pionniers de cette attitude très DIY (do it yourself) dans le monde de la "chanson française".
Maquettes abouties mais magie de l'enregistrement.
Car une large place est ensuite laissée aux talents d'interprètes de chacun.
Jannick Top (basse), Pierre-Alain Dahan (batterie), Marc Chantereau (percus) et Claude Engel (guitares) - les Barons - ont donné un énorme souffle de vie aux rythmiques. Comme Peter Gabriel avec Katche, Levin et David Rhodes, tu as tes fidèles.
Matthieu, M, "le grand M" a lui illuminé "Mon moi & moi", "Combien" (ah cette wah wah !).

Enfin, Assane Thiam, Pape Oumar N'Gom, Mamadou Mbaye et Babacar Faye, "nos" africains, le backing band de Youssou miraculeusement de passage à Paris au bon moment pour un "freestyle" sur "Triste" et "Les Gens". Bon sang que cet inventaire est impressionnant…

Je suis trop long, on va me le reprocher, mais comment réduire davantage une telle somme de travail ? Et encore là nous n'évoquons que la partie enregistrement, soit une période démarrant le 16 Octobre boulevard de l'Hôpital et qui s'achèvera ce soir 5 Mars à Chiswick (Londres) dans les fameux studios de Metropolis où Tony Cousins va officier.

La gestation - l'écriture - a quant à elle duré dix-huit mois si je ne m'abuse. Mais si vous lisez ces lignes c'est que vous serez amené à rencontrer Louis. Vous pourrez dès lors tenter de le cuisiner sur ce sujet plus intime.

Ce qu'il ne vous dira pas mais que je pense très fort, c'est que "Bouc Bel Air" est de ces albums qui marquent. Les thèmes abordés par ce jeune quinqua qui a la "midlife crisis" heureuse sont universels et touchent à notre condition profonde.
Entre pudiques déclarations "Baby sister", "Mesdames Mesdemoiselles", commentaires "aiguisés" "La complainte", "Les gens", purs moments d'émotion "Bouc Bel Air", "De l'amour dans l'air", "L'enfant…" et constat lucide "Chaque jour est une vie", l'auteur Chedid offre ce qu'un artiste a de plus beau à donner à ses contemporains : les mots qui leur manquent pour exprimer ce qu'ils ressentent.

Ce disque figure déjà dans ma discothèque aux côtés de ceux qui m'ont marqué et fait grandir. C'est pour cela, entre autres bonnes raisons, que je rêvais de le signer.

C'est aussi pour cela que je me battrai, sans l'arrogance que présuppose le mot, mais avec une passion intégrale, pour le partager avec le plus grand nombre possible.

Marc Thonon

1973     "Balbutiements" (Barclay)
1974     "Nous sommes des clowns" (Sony)
1975     "Le jeu de l'oie"
1976     "Ver de terre"
1977     45 T "Je chante dans les transistors" / "Je voulais te dire"
1977     45 T "La belle" / "Chapeau de paille"
1978     45 T "T'as beau pas être beau" / "L'amour s.m.p.m."
1979     45 T "Papillon" / "Dans la rue Sherbrooke"
1980     "Egomane"
1981     "Ainsi-soit-il"
1983     "Panique organisée" (Virgin)
1985     "Anne, ma soeur Anne" (Mercury)
1987     "Bizarre"
1989     "Zap-Zap"
1992     "Ces mots sont pour toi"
1994     "Entre nous" (concert acoustique)
1997     "Répondez-moi"

et enfin :
2001     "Bouc Bel Air" (Atmosphériques) !